CHAPITRE PREMIER

Le soleil et le monde vivant

Le soleil divinisé


Dès que l'homme a commencé à réfléchir, il a tenté de se comprendre et de se situer dans l'Univers, et il n'a pu méconnaître l'influence considérable qu'exerçaient, sur sa vie même, les éléments de son environnement, et d'abord, le soleil : rythmes du jour et de la nuit qui règlent son activité, saisons qui déclenchent les phénomènes de la végétation, années qui l'acheminent lentement vers sa tombe. PLATON, qui enseignait la philosophie quatre siècles avant J. C., affirmait que " le démiurge de tout ce qui a été fait, c'est le grand géomètre et arithmète de l'Univers, le soleil ".

Les civilisations anciennes ont accordé une grande importance à l'astre du jour, mais, ne comprenant pas bien quelle était sa nature et de quelle façon il agissait, elles ont cru se concilier ses faveurs en le divinisant. Il est frappant, en effet, de constater, ainsi que de nombreuses recherches archéologiques l'ont mis en évidence, le nombre de Dieux qui se réclamaient autrefois du soleil. Survolons rapidement ces anciennes croyances :

En Mésopotamie, où s'est établie l'une des plus anciennes civilisations, celle de SUMER, près de 4000 ans avant J. C., le Dieu du soleil était UTU (on trouve aussi l'orthographe HUTU, et ces petites divergences sont très fréquentes dans toutes les publications archéologiques). Dans cette région soumise à une insolation intense, l'influence des rayons solaires, bénéfique au printemps, pouvait devenir nocive en été, et la vieille légende sumérienne du jardinier rapporte, qu'autrefois, on utilisait l'ombre de certains arbres (le sarbatu ?) pour abriter les cultures. L'épopée de GILGAMESCH, héros parti à la recherche des cèdres au " pays des vivants ", ne se termine heureusement que grâce à l'intervention du Dieu UTU.

Après SUMER s'installèrent, en Mésopotamie, les civilisations d'ASSUR, au nord, et de BABYLONE, au sud. Dans cette dernière ville, les Dieux pouvaient être groupés en triades. Dans la première figurait MARDUK, Dieu du ciel,

p 5

p 6

et dans la seconde, SHAMASH, Dieu du soleil. Ce dernier, représenté souvent par un lion ailé, portait comme emblème le disque solaire. SHAMASH symbolisait, en même temps, la justice, car, par définition, le soleil chasse la nuit, propice aux méchants ; il inonde le monde de sa lumière et voit tout. L'un des rois de cette période, HAMMURABI, législateur fécond, est représenté en position d'adoration devant le Dieu SHAMASH.

À peu près à la même époque, l'Egypte honorait aussi le soleil. Dès que MÉNÈS, roi des déserts du sud, étendit sa domination, 3000 ans avant J.C., à l'ensemble de la vallée du Nil, on vit se multiplier des temples et des pyramides, des statues et des bas-reliefs, des fresques et des manuscrits qui, déchiffrés assez récemment, montrèrent l'importance qu'attachaient les Egyptiens à l'influence des Dieux solaires. Le Dieu du soleil était RÂ (ou RÊ) : " il apparaît le matin, dans sa barque divine, et prend le nom de KHEPRI. Au zénith, il est vraiment RÂ, puis il descend à l'horizon, se couche et devient ATOUM ".

Il change alors d'esquif, et voguant dans les espaces inférieurs, au sein de la terre NOUT, il disparaît pour renaître le lendemain matin. En liaison avec cette mort apparente, puis avec cette résurrection, les prêtres égyptiens firent d'abord participer le Pharaon (fils de RÊ), puis un certain nombre de hauts dignitaires, puis l'ensemble du peuple à ce cycle solaire, afin de les rendre immortels. Ce culte fut surtout développé à HÉLIOPOLIS, dont le nom est très significatif, et à MEMPHIS, dans le delta du Nil. Le roi des Dieux, AMON, fut souvent associé à RÊ, Dieu du soleil, et la divinité AMON-RÊ, fut adorée comme un Dieu unique.

Mais c'est surtout AMÉNOPHIS IV (qui prit le nom d'AKHENATON), près de 14 siècles avant J. C., qui développa le culte du soleil et l'érigea en religion d'Etat. Un Dieu local, ATON, devint le seul Dieu solaire reconnu. Il était représenté par un disque solaire, dont les rayons se terminaient par des mains, caressant et protégeant les membres de la famille du Pharaon (Fig. 1). On lui adressait des hymnes, parfois fort beaux, comme celui, souvent cité, extrait du " Livre des morts " :

Tu apparais en beauté, à l'horizon du ciel,
Disque vivant, qui as inauguré la vie ...
.................................

Tes rayons nourrissent la campagne,
Dès que tu brilles, les plantes vivent et poussent par toi.
Tu fais les saisons pour développer ce que tu as créé.

Il faudra attendre des temps plus récents pour retrouver des phrases d'un tel lyrisme et d'une telle envolée.

La philosophie égyptienne rapportait, du reste, que RÊ, en se posant sur la " colline primitive ", avait créé le monde visible, les pyramides furent,

p 6

p 7

 

peut-être, des essais de reconstitution de cette éminence sacrée. Quant aux temples ornés d'obélisques, d'une signification probablement marquée d'un symbolisme solaire, ils étaient construits de telle sorte que la lumière directe allait en diminuant jusqu'au sanctuaire central où se trouvait l'effigie de chaque Dieu, comme au sein de la terre NOUT. Ce Dieu était, chaque année, exposé en cérémonie à la lumière du jour.


FIGURE 1 - AKHENATON faisant une libation au Dieu ATON (Musée du Caire).

Les Dieux secondaires étaient souvent représentés ornés d'un disque solaire ; HATHOR, HORUS le Dieu faucon, SAKHMET la déesse à tête de lionne, HAPIS (ou Apis) également, le taureau sacré, se réclamaient de ce symbole.

On pourrait continuer à suivre les aspects divers de ces théogonies dans les civilisations européennes primitives : chez les Grecs, ZEUS, le " Père lumineux ", HÉLIOS et les mésaventures de son fils PHAÉTON, ainsi que PROMÉTHÉE, dérobant au char céleste un rayon dont il fit l'âme de l'homme.

JUPITER, chez les Romains, et chez les Celtes EOL et BELEN, BELTIN en Ecosse, étaient des Dieux dont l'éclat était emprunté au soleil.

Dans l'Inde ancienne, à l'époque védique, plusieurs Dieux étaient, comme dans l'Iran voisin, d'essence solaire (VAROUNA = AHURA MAZDAH, Dieu de

p 7

p 8

 

la lumière, MITRA = MITHRA, Dieu du soleil, AGNI, également, Dieu du feu du soleil, et de la foudre). Ceci près de 1000 ans avant J.C.

Au Japon, l'une des légendes les plus répandues est celle d'AMATERASOUKAMI, Déesse du Soleil, qui, s'étant retirée dans une grotte obscure, priva la terre de sa lumière. Grâce à un miroir magique, cette Déesse, malgré tout femme et coquette, fut attirée hors de sa caverne, et la lumière régna à nouveau sur le monde. Le " miroir d'or ", œuvre du " Grand Forgeron ", réapparaît par la suite dans l'histoire mythique du Japon.

Enfin, passant en Amérique, on sait l'étonnement des conquérants espagnols devant les cultes solaires, parfois sanglants, pratiqués encore près de 15 siècles après J.C. : les Aztèques, au Mexique, honoraient HUITZILOPOCHTLI, en lui sacrifiant, sur l'effigie du génie sanguinaire, CHAC-MOOL, de très nombreuses victimes (20 000, dit-on, en 1486, sous le règne d'AHUITZOL) - les Mayas, leurs voisins, rendaient le même culte au Dieu solaire PIPlL. Plus au sud, les Incas, dans les Andes, adoraient le soleil sous la forme du Dieu MANCO CAPAC ; les conquistadores trouvèrent, dans ce pays, des temples dédiés au soleil, des maisons des " vierges du soleil " qui se consacraient au culte de cet astre, et de très nombreux vestiges de ces croyances, matérialisées par des objets en or, abondamment répandus, et à l'attrait desquels ils ne restèrent pas insensibles.

On pourrait multiplier et développer ces divers exemples, on ne ferait que renforcer cette idée que les civilisations anciennes, et d'autres parfois assez récentes, ont divinisé le soleil, rendant ainsi l'hommage le plus éclatant à sa puissance et à son rôle primordial.